Petites histoires d’amour pour les vacances (4/4) : So choc, le senior qui met des claques

SO CHOC Cabinet Ktorza

Si, à 70 printemps, Henri-Jean Servat garde intact le désir de faire la télé, pourquoi, et de quel droit, le lui interdire ?

Bon anniversaire Henri-Jean

Quand, en mars 2019, cet homme de passion fête son 70ème anniversaire, il n’imagine pas qu’on puisse penser le mettre à la retraite. Car il n’a ni patron ni maître. Pas le temps. Trop de centres d’intérêts et de projets pour composer avec une hiérarchie. 

Le nouveau septuagénaire est un serial writer, mémorialiste, essayiste, biographe, auteur de quelques 60 publications. Un journaliste signataire de plus de 1000 papiers. Et incidemment, un professionnel de l’audiovisuel. A la télévision, il présente les chroniques « Carré VIP » sur Télématin et « La nouvelle séquence du spectateur » sur une chaîne thématique. 

~ Respect !

Seule ombre à ce fol agenda : sur France 2, le programme matinal s’essouffle. La chaîne n’ayant su remplacer William Leymergie, certains dans l’équipe, à commencer par les plus investis, finissent par se désengager. 

Et de fait, William manque à Henri-Jean. 

Le chef d’orchestre savait se mettre à disposition de son soliste. Le lancer pour évoquer strass et galas, particules et divas. A 8 heures 45 au cœur de l’hiver et d’une sombre actualité, le boss, esprit curieux et malin comme un singe, n’hésitait pas à faire assaut d’érudition sur des sujets tels que la famille de Monsieur Louis de Funès.  

< cf le Carré VIP dédié au grand comique : Lien video >

L’hyper-émotif chroniqueur appréciait ce cadre bienveillant, créé par le madré présentateur. 

William parti, pour Henri-Jean, le cœur n’y est plus. 

Cela dit, arrêter sa chronique ne serait pas une catastrophe, les nouveaux défis ne manquent pas… il y a tant à faire à la télévision publique.

Un bon journaliste est à classer à l’actif du bilan de France Télévisions 

Il est à peu près unanimement admis que le capital d’une entreprise de télévision est l’humain. De ce point de vue, Henri-Jean Servat est an asset, une valeur, un élément du patrimoine de France Télévisions. En quoi ? 

De la vie mondaine et culturelle qu’il chronique sur Télématin, il est l’encyclopédie vivante. Expert de l’histoire du cinéma, de la télévision, du théâtre, de la musique, de la jet set, de l’univers des dynasties royales, et à ses heures perdues… de la vie des animaux.

Mais il est aussi, objectivement, une « bête de télé ». Dès qu’il apparaît à l’écran, il se passe quelque chose. Sa langue ignore tant le bois que l’eau tiède. Lui qui évolue dans des sphères d’apparence et d’affectation, parle dru. Sans méchanceté, mais sans compromis. 

Personne ne le fera s’excuser d’avoir comparé le Rocher ( Monaco ) à l’Atlantide.

Ou d’avoir dévoilé que Catherine Deneuve monnaye ses interventions publiques.

Ou bien de célébrer une star du cinéma en louant « ses seins qui pètent aux étoiles, son cul haut perché et joliment charnu »… 

Ou encore de rappeler impitoyablement que, puisqu’en 2017 nous avons élu Président le candidat qui avait promis l’installation de caméras à l’intérieur des abattoirs, il serait décent que cette toute petite promesse soit tenue.

Ou enfin d’avoir refusé la médaille de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. 

S’il fallait le présenter d’une seule phrase, pourquoi par celle-ci, qui confine à l’apophtegme :

« C’est un journaliste bien élevé, mais il a du talent, on lui pardonne » ( Philippe Bouvard, Les grosses têtes, 1999 ). 

And now, the tragic story

Des paillettes dans un monde de brutes

Au mois de juin 2019, de laconiques lettres de rupture sont adressées à des collaborateurs « non-permanents » de l’émission. 

C’est la normalité de France Télévisions, cette brutalité finalement délirante, cette obsession à enfreindre la loi. 

La loi dispose qu’on ne vire pas pour des « motifs éditoriaux ». Quand finit une émission, on doit être affecté à une autre. 

Mais à France Télévisions, qui respecte la loi sociale ? 

Et pire ( si l’on peut dire ) : dans le cas de Henri-Jean, l’impact est assorti d’une époustouflante hypocrisie ; car lui reçoit une lettre… de mise à la retraite. L’homme aux 700 CDD sur 13 ans va être traité comme un permanent, l’espace d’une lettre, pour les besoins de sa mise au rencart.

Mais moi les dingues je les soigne. Je m’en vais leur faire une ordonnance. Et une sévère. Je vais leur montrer qui c’est Raoul.

Henri-Jean Servat défère France Télévisions aux prud’hommes. 

Pas comme une victime. Comme un prince, comme s’il demandait réparation à outrage.

~ Et comment les juges prennent ce genre de demande, qui consiste finalement à vouloir faire punir une vexation ?

Tout dépend comment se défend l’employeur. En l’occurrence :

La défense de France Télévisions

> Les quelques 700 CDD sont réguliers car Servat est un pigiste.
> Sa mise à la retraite est régulière parce que conforme à la loi. 

~ Et cette défense a marché, ou pas ?

Ça ne pouvait pas marcher, et heureusement ! 

Car la question n’était pas de savoir si l’employeur avait ou non le droit de le mettre à la retraite.

La question est : pourquoi en l’espèce l’employeur use-t-il de ce droit ? 

Car user d’un droit dans une intention maligne, c’est frauder.

La question qui est posée est celle de la loyauté de l’employeur.

Or cette question est éludée.

~ Mais pourquoi donc France Télévisions ne répond pas à l’accusation de Servat ?

Parce que le DRH en charge du procès se contrefiche que sa boîte soit condamnée ! A France Télévisions, personne ne lui demandera de comptes sur le débit d’argent public. 

Le DRH a émis 701 papiers… il se défend sur ses 701 papiers !

Même si les 700 premiers rendent impossible le 701ème : personne ne « met à la retraite » un pigiste, car il ne dépend d’aucun employeur.

La contradiction est si énorme… que les prud’hommes ont « sévèrement soigné » ( comme dit Audiard ) France Télévisions. Qu’on en juge :

La décision prud’homale est rendue le 2 juillet 2021

Quatre prud’hommes, deux syndicalistes et deux patrons visiblement unanimes dans la réprobation, condamnent France Télévisions : 

> Le recours préjudiciable aux CDD est qualifié de « notoire » ( c’est une première ), ce qui signifie que l’illicéité de ces contrats précaires n’est même plus discutable en justice.

> Des rappels d’indemnités sont ordonnés, au préjudice de 1000 foyers français puisque cette indemnisation représente 1000 redevances.

> Le jugement devra être publié dans la grande presse, et figurer pendant 30 jours sur la page d’accueil du site de France Télévisions. 

Une triple claque.

~ Et maintenant ? Une retraite heureuse pour ce senior ?

Certainement pas !

70 ans est le premier jour de la suite de la vie

Depuis son départ de Télématin, Servat est partout.

Il se présente aux élections à la mairie de Nice, sa liste l’emporte, le voilà nommé conseiller municipal. Il y anime la cinémathèque, où il fait venir des figures telles que l’héritier de la couronne française ( le Comte de Paris ) ou le prince monégasque ( pas rancunier ! ). Président d’honneur du Comité européen contre la corrida, il milite en outre pour l’interdiction de la chasse à courre.

~ Il ne prend jamais de vacances… même à 72 ans ?

Pourquoi faire ? Cet été, il le passe en tournée de promotion de « So chic », son nouveau livre, où il propose des portraits parfois intimes, toujours originaux, des plus grandes célébrités : Zinedine Zidane, Sharon Stone, Sylvester Stallone… 

Si l’on osait, sans lui manquer de respect, on louerait en Monsieur Servat sa furia.

Conclusion 

Nos chroniques estivales voulaient montrer le volet judiciaire du débat actuel sur le droit des seniors à travailler. Car la retraite doit-elle encore être imposée de nos jours ? Ne constitue-t-elle pas une discrimination par l’âge ? 

L’affaire Servat se situe à la pointe de ce débat. Les juges ont posé un jalon : on ne pourra bientôt plus contraindre un senior sans en justifier. 

Et allez, une petite dernière pour la route ?

Cette furia du chroniqueur le plus speed du PAF, il l’explique peut-être lui-même en répondant à une interview en 2018. Evoquant son premier emploi de journaliste, il confie : 

« A Libération, j’ai joui comme personne n’a joui en travaillant » ( Face à face n° 131, France 3 PIDF )

Pouvions-nous trouver plus bel accord final à nos petites histoires d’amour de seniors ?

Cabinet-Ktorza-Jugement-Servat

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Photo : Six-Fours
Texte principal : Oury Attia
Texte en second : Capucine Cueye
Maquette : Nimtsa Web Design
Avocat plaidant côté salarié : Jonathan Bellaïche 

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