Petites histoires d’amour pour les vacances (3/4) : Des regards rayon-laser

Cabinet Ktorza Juges Arbitres

70 printemps, c’est un capital d’expérience, d’intuition, de fluidité. A ceux qui gardent intact le désir de faire, pourquoi l’interdire ?

Qui est Coleen Gray ?

Un regard, incorruptible. 

Sans elle, pas de tiercé. Pour que les parieurs aient foi en la loyauté des courses hippiques, il s’agit d’assurer la loyauté de chaque compétition. Le regard de Coleen en est la garantie. 

Elle veille, autorité discrète, sur chaque étape de l’avant-course. Vérifie tout, pesée, toque, casaque. La cérémonie du paddock, où les chevaux sont présentés au public. Jusqu’au placement dans les boxes de départ ou derrière l’autostart.

Intraitable, avec le sourire. Pro. 

Qui est Sterling Hayden ?

Un autre regard, acéré.

Pendant la course, il s’assure que le jockey observe les comportements réglementaires, et conduise son pur-sang selon les règles – maintien dans le couloir, déport latéral… 

Dans les épreuves de trot, la surveillance se complique fortement. De visu ou sur un écran de contrôle, il suit chaque driver. La mise au galop est évidemment prohibée. Mais le traquenard, l’aubin, l’amble, sont des formes de trot déviantes, tout autant prohibées. 

Parce que la disqualification est encourue pour un nombre précis de foulées fautives, Sterling doit détecter la faute dès sa commission, et compter. 

Et il doit, dans le même temps, surveiller le train de tous les trotteurs. 

Sterling sait se concentrer dans le relâchement, en gardant le cœur à pulsation lente. Il détecte tout. Il est rassurant. Et intraitable.

Qui est Elisha Cook ?

Le regard le plus exercé qui soit.

Son travail consiste à couvrir la fin de course, avec l’épineuse tâche de statuer sur la photo finish. Là où vous et moi ne verrions qu’un flou artistique, d’où surgiraient des têtes d’animaux estompées, des encolures et des poitrails tremblés, lui désigne le vainqueur sans hésiter.

Quand parfois survient un litige, sa décision est soumise au collège des commissaires aux courses. Elisha n’a jamais été désavoué.

La ligne d’arrivée franchie, il surveille la pesée d’après-course, reçoit les réclamations.

Elisha est calme en toute situation. Sa sûreté de jugement impressionne. 

~ Et ils font toujours équipe ensemble, ces trois-là ?

Ben non. Ces anges gardiens ne sont pas forcément planifiés à trois sur une course. 

Et donc… chacun maîtrise toutes les fonctions, d’avant, pendant, et après la course.

~ Impressionnant, j’avoue…

Oui, et ce n’est pas tout.

Coleen, Sterling et Elisha se sont présentés ensemble, en consultation au cabinet. Ils avaient décidé de se rebeller contre l’institution des courses hippique, mais… tout en gardant le sourire !

~ Motif ?

Comme presque toujours, le motif du conflit de travail est le comportement de l’employeur, plus que l’événement en lui-même. 

L’événement : un vieux règlement interne prévoyant la cessation des fonctions à 70 ans, on les a virés à leur soixante dixième ann…

~ Ah bon ? ce sont des seniors ?

Impossible de le deviner. Décontractés-chic, vifs, sportifs, on leur en donnerait vingt de moins.

Le départ forcé n’est cependant pas ce qui les a le plus choqués. C’est surtout la manière, peu humaine, et en tout cas discourtoise… alors qu’ils n’avaient pas démérité, qu’ils avaient la santé, et que les hippodromes avaient besoin d’eux.

~ Comme des chevaux au rebut ?

Pas drôle. Peut-être que c’est précisément leur sens de la probité qui se trouvait heurté. Pour la première fois peut-être de leur carrière, ils butaient contre l’univers en vérité très dur des courses hippiques. La droiture qu’ils avaient mis au service de leur employeur se retournait contre lui, dès lors qu’il prétendait les forcer.

Quand nous leur avons appris que, de longue date, ce que les juristes de droit social nomment « la clause couperet » est prohibée, et que la justice pourrait bien annuler la rupture, ils se sont regardés ( consultés ? ) en silence.

~ Mais, clause couperet ou pas, ils ont 70 ans, donc ils sont éligibles à la retraite ?

Certes oui, mais on a aussi le droit de travailler après 70 ans. Disons que c’est la modalité de rupture choisie par l’employeur – la clause couperet – qui est irrégulière. Tant que le salarié n’est pas formellement mis à la retraite, il peut et doit rester en poste s’il le souhaite. 

~ Et ça, ça suffit pour déclencher un procès ?

Ce qui nous a donné envie de les défendre, c’est… leur gaîté. Ces gens-là, clairs dans leur tête, demandaient justice : annuler leur licenciement de fait, sans pour autant vouloir y retourner – le désir n’y était plus, et faire sanctionner le président de la Fédération. Mais le tout, sans se placer en victimes.

~ Et donc… ça a été jugé ?

Le Conseil des prud’hommes vient d’annuler la rupture de leur contrat de travail, et les a indemnisés. Nous recevrons le texte du jugement à la rentrée. Le combat continuera ensuite. L’employeur fera sans doute appel, tandis que les trois vaillants seniors se tourneront vers la correctionnelle pour achever l’apurement des comptes.

NB 1 Dommage que le grand Kubrick soit parti. Il aurait sans doute offert aux trois principaux acteurs de l’Ultime razzia un champ de courses qui rende justice à leur talent !

NB 2 Après le plan social, le licenciement pour faute, et la clause couperet, nous évoquerons dans notre dernière chronique un quatrième subterfuge pour virer les seniors : le coup fourré. En victime non expiatoire : un journaliste de télé médiatique. En employeur sournoisement gérontophobe : tout le monde devine.   

Photo : santé.magazine
Texte principal : Oury Attia
Texte en second : Capucine Cueye
Maquette : Nimtsa Web Design
Avocats plaidants côté salariés : Stéphane Vavasseur et Joyce Ktorza 

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